MICHAËLLE JEAN REND HOMMAGE AU GRAND ÉCRIVAIN HAÏTIEN RENÉ DEPESTRE À LÉZIGNAN-CORBIÈRES

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MICHAËLLE JEAN REND HOMMAGE AU GRAND ÉCRIVAIN HAÏTIEN RENÉ DEPESTRE À LÉZIGNAN-CORBIÈRES
MICHAËLLE JEAN REND HOMMAGE AU GRAND ÉCRIVAIN HAÏTIEN RENÉ DEPESTRE À LÉZIGNAN-CORBIÈRES

source : http://www.francophonie.org/Lors-de-l-hommage-rendu-a-l.html

 

La Secrétaire générale de la Francophonie a participé le 24 septembre à l’hommage que la ville de Lézignan-Corbières a rendu à son citoyen d’honneur, René Depestre, qui a légué sa bibliothèque personnelle à la nouvelle Médiathèque intercommunale Lézignan Corbières Minervois (MILCOM).

 

S’exprimant lors de l’inauguration, la Secrétaire générale a qualifié cette Médiathèque, de « grand projet culturel, social et éducatif, un lieu privilégié de diffusion des savoirs par les moyens les plus modernes ; un lieu, aussi, de conservation de la mémoire, puisqu’il abritera sous peu la prodigieuse collection d’ouvrages de René Depestre, à l’image de la non moins prodigieuse succession d’aventures qu’est sa vie, faite des rencontres réelles et littéraires les plus extraordinaires ».

René Depestre, qui a eu 90 ans le 29 août dernier, est considéré comme l’un des plus grands écrivains haïtiens de tous les temps et une figure centrale de la littérature francophone. Proche du surréalisme, il est un fin artisan de la langue française qu’il cisèle sous « [ses] mains amoureuses de potier » (Anthologie personnelle, 1993).

La Secrétaire générale a salué son rapport très intime à la langue française mais aussi « son militantisme politique, sa fougue pour dénoncer les dérives de tous les régimes totalitaires, son exigence de liberté, à l’image de celle de Toussaint-Louverture, le libérateur, chef de file de la Révolution haïtienne, de la lutte pour l’abolition de l’esclavage et de la proclamation de la première République noire de l’Histoire de l’humanité ».

 

 

Discours de Michaëlle Jean

 

Monsieur le Président du Conseil départemental de l’Aude, cher André Viola,
Madame la Conseillère de la Région Occitane Pyrénées Méditerranée, et en charge de la Culture, chère Hélène Giral,
Monsieur le Maire de Lézignan-Corbières et Président de la Communauté des Communes de la Région Lézignanaise Corbières et Minervois, cher Michel Maïque,
Madame la Sénatrice et Monsieur le Sénateur de l’Aude, chers Gisèle Jourda et Roland Courteau,
Monsieur le Député, Jean-Claude Pérez,
Madame la Vice-présidente départementale, chère Valérie Dumontet,
Mesdames et Messieurs les élus,
Madame la Sous-Préfète de l’arrondissement de Narbonne, chère Béatrice Obara,
Mesdames et Messieurs en vos titres, grades et nombreuses qualités,
Chers amis,

Je salue l’homme totalement libre, le plus libre d’entre nous, le poète René Depestre,

Je le salue en ce lieu, le plus librement choisi, Lézignan-Corbières.

Terre de pinèdes et de garrigue, entre les Pyrénées et la Méditerranée. Lieu où la tramontane rencontre le vent d’Autan. L’homme de tous les chemins, de toutes les traversées, de tous les horizons, René Depestre a trouvé ici son pays de cocagne.

Dans l’intensité du soleil du Midi, dans la violence des vents, il a choisi ici le cadre d’une vie en retrait qui met sa création poétique au défi. L’épreuve, il me semble, est constante, mais elle est féconde. Le poète prend le pari d’engager en ce lieu le « rapport cosmique » à la nature qu’il inscrit dans l’ensemble de son œuvre et d’effectuer sans ménagement un retour sur soi.

Recréer au quotidien, face à la Montagne Noire, dans le calme de cette « Villa Hadriana » où tu t’es réfugié, cher René, avec Nelly, ton épouse bien aimée, reprendre tous tes récits d’exils, tous ces « départs sans retour », comme tu les nommes dans ton poème Le métier à métisser, est ton patient labeur, chaque jour, dès l’aurore, debout à ton écritoire.

Et le plus beau, je le sais, est encore à venir, il se cache derrière ce titre, plus mystérieux qu’évocateur, que tu as annoncé, Les Aveugles font l’amour à midi.

Mais qu’il me soit permis d’évoquer ici ce récit publié en mars de cette année aux éditions Zulma et qui m’a beaucoup touchée, Popa Singer, toujours sur le fil rouge de cette mémoire que tu ressasses en toi et pour nous tous. Tu y fais revivre Dianira Oriol, ta mère, ma grand-mère maternelle. Dianira alias Man Diani, alias Popa, que tu rebaptises Popa Singer, parce que, de jour et de nuit, cette machine-à-coudre et elle font corps, seul gagne-pain de cette femme veuve avec cinq enfants sur les bras, trois fils et deux filles, qu’elle voudra toutes et tous instruits.

Femme forte, figure tutélaire, conteuse incomparable de « lodyans », ces récits fables vivants qui contorsionnent la réalité dans cet imaginaire débridé dont tu as hérité.

Femme de tête qui ne mâche, ni ne marchande ses mots, sachant railler jusqu’au dictateur sanguinaire qui a progressivement plongé Haïti dans les abysses les plus sombres.

C’est d’elle, à coup sûr, c’est de Popa Singer, cher René, que nous vient l’exemple, l’esprit de résistance, la force de nos engagements respectifs : ton militantisme politique, ta fougue pour dénoncer les dérives de tous les régimes totalitaires, ton exigence de liberté, à l’image de celle de Toussaint-Louverture, le libérateur, chef de file de la Révolution haïtienne, de la lutte pour l’abolition de l’esclavage et de la proclamation de la première République noire de l’Histoire de l’humanité.

Je sais, Monsieur le Maire, que demain, la Ville de Lézignan-Corbières dédiera une belle avenue au « tronc de l’arbre de la liberté des Noirs », comme l’a qualifié René Depestre dans le poème Les Cendres de Toussaint Louverture , et cet hommage, qui nous émeut profondément vous honore et honore la Ville, les Lézignanaises et les Lézignanais.

C’est elle, c’est Popa Singer, sans aucun doute, qui nous a transmis, d’une génération à l’autre, à René Depestre et à moi-même, l’idée que rien n’est impossible à qui rêve, agit, s’entête, se bat, face à tous les défis.

Le mien aujourd’hui, chers amis de Lézignan-Corbières, est de relever, par des réponses appropriées, concrètes et concertées, des défis nombreux et de tous ordres auxquels doivent faire face les populations des 80 États et gouvernements membres de la Francophonie. Telle est, je vous le confie en quelques mots, ma feuille de route à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie, l’OIF. Une feuille de route que je déploie avec enthousiasme et conviction, en m’appuyant sur des équipes motivées, mobilisées, qui travaillent d’arrache-pied, et en fédérant les nombreux atouts et expertises de notre espace francophone.

Que ce soit dans les domaines de l’éducation, de la formation professionnelle, de la promotion de l’entreprenariat des femmes et des jeunes ; que ce soit dans le maintien de la paix, dans la prévention et la résolution de conflits et de crises, dans les actions de consolidation de la démocratie et de renforcement des institutions de l’État de droit, l’OIF, sachez-le, met en œuvre un arsenal d’initiatives et de programmes que j’aime à qualifier d’« armes de construction massive ».

Construction d’un monde plus sûr, plus juste, plus solidaire. Car la Francophonie est la preuve qu’il existe une autre mondialisation plus humaine, plus attentive à la riche diversité de nos expériences, de nos cultures, à la rencontre de tous ces traits de civilisation qui nous définissent.

Et par-delà nos différences, il y a ce formidable levier que constitue le partage de la langue française, cette langue dans laquelle nous disons les valeurs universelles, l’humanisme intégral que nous défendons. La langue française, vecteur d’idées, mais aussi vecteur de développement et de croissance, qui permet de tisser des liens solides entre les différents pays qui composent notre espace, cette langue que des peuples des cinq continents se sont appropriée, que les créateurs ont façonnée de leurs talents, de leurs accents, et je veux saluer celles et ceux ici présents, notamment Louis-Philippe Dalembert, lui aussi écrivain et fils d’Haïti qui se joint à nous.

Cette langue, cher René, que tu as pliée à ton désir, cette langue « qui défait joyeusement sa jupe / ses cheveux et son aventure / sous [tes] mains amoureuses de potier ». Ce sont des vers que j’ai extraits de ton Anthologie personnelle publiée en 1993.

Encore un témoignage de l’inspiration que tu as trouvée dans ces paysages des Corbières et au contact des femmes et des hommes de volonté, de courage et d’audace, dans cette région au développement harmonieux où il fait bon vivre, travailler, étudier, créer… Tu es désormais fièrement et avec cœur un Lézignanais de plus.

C’est ainsi que je veux rendre hommage ici à toutes celles et ceux qui ont contribué à la construction de cette Médiathèque intercommunale du Lézignanais (la MILCOM) : les élus et les personnels de la Ville de Lézignan-Corbières, de la Communauté des Communes, du Département et de la Région.

Cette médiathèque, qui me séduit d’emblée, dans sa dimension humaine, totalement intégrée dans la cité. Cette médiathèque dans la clarté de ses volumes et l’harmonie de ses couleurs, est un grand projet culturel, social et éducatif, un lieu privilégié de diffusion des savoirs par les moyens les plus modernes ; un lieu, aussi, de conservation de la mémoire, puisqu’il abritera sous peu la prodigieuse collection d’ouvrages de René Depestre, à l’image de la non moins prodigieuse succession d’aventures qu’est sa vie, faite des rencontres réelles et littéraires les plus extraordinaires : Jacques Roumain, Nicolás Guillén, Alejo Carpentier, André Breton, Louis Aragon, Tristan Tzara, Aimé Césaire et tant d’autres encore, connus et anonymes… Combien de trésors d’imagination, de rêve, de diversité culturelle, de métissage, dans cette bibliothèque !

Combien de trésors, que les jeunes et les moins jeunes du monde universitaire, de la culture, du monde associatif que j’ai le plaisir de côtoyer aujourd’hui, pourront parcourir à leur guise et dont ils pourront s’inspirer !

Je suis sûre, par exemple, que le public de la Maison des Jeunes et de la Culture, tout près d’ici, fréquentera cette bibliothèque, comme les lycéens de l’établissement professionnel Ernest Ferroul, qui a ouvert ses portes il y a quelques jours, grâce aux efforts conjugués de la Région, du Département et de la Ville.

Comme vous avez raison d’investir dans la formation professionnelle des jeunes ! Car le manque de perspectives d’emploi et d’opportunités d’épanouissement personnel explique le désenchantement actuel de beaucoup de jeunes et en fait ainsi des cibles faciles des discours qui distillent la haine de l’Autre et préconisent la destruction.

Notre devoir est de donner à chacune et à chacun, la capacité de faire avec talent, je le redis, de créer, d’inventer, d’innover et d’entreprendre. C’est ainsi que nous permettrons à la jeunesse de construire un monde meilleur. Et les jeunes ne demandent que cela. Nous en avons la preuve tous les jours dans les réponses massives à l’Initiative Libres ensemble que j’ai lancée le 10 mars dernier, une initiative de la jeunesse pour la jeunesse qui a touché plus de 3 millions d’internautes. Des milliers de jeunes sont en contact grâce à la plateforme que je vous invite à découvrir sur www.libresensemble.com. Ils y versent des projets, des initiatives citoyennes, que nous souhaitons accompagner. L’enthousiasme est réel. Il dit un vrai besoin de s’associer, d’affirmer l’attachement à la liberté, à la fraternité, le désir des jeunes de vivre libres ensemble.

Là est notre espérance par ces temps de turbulences nocives qui mettent le monde à mal et qui exigent que nous résistions ensemble, de toutes nos forces réunies.

Je vous remercie.

MICHAËLLE JEAN REND HOMMAGE AU GRAND ÉCRIVAIN HAÏTIEN RENÉ DEPESTRE À LÉZIGNAN-CORBIÈRES