UN ÉLOGE DE LA CRÉOLITE FÉMININE AU 19e SIÈCLE !

Publié le par Jérôme POINSOT

UN ÉLOGE DE LA CRÉOLITE FÉMININE AU 19e SIÈCLE !
Rester à l’écoute des analyses américaines de notre littérature des Antilles permet d’accéder à une perception différente, sou

Rester à l’écoute des lectures américaines de notre littérature des Antilles permet d’accéder à une perception différente, souvent en complet décalage avec celle peut en donner notre critique littéraire, souvent trop franco centrée. C’est ainsi qu’on lira avec profit les Dangerous Creole Liaisons de Jacqueline Couti qui réservent à leur lecteur plus d’une surprise — et non des moindres ! —, car cette Assistante Professeure de l’Université du Kentucky prend le parti de revisiter l’histoire politique et littéraire de la Martinique au XIXe siècle, de 1806 à 1897.

 

C’est ainsi qu’elle effectue une entrée en matière tonitruante, en prenant à rebrousse poil l’existence d’un pseudo effacement de l’histoire des afro-descendants, effacement qui en réalité n’était dû qu’à l’absence de recherches historiques. Or, c’est justement le premier point fort du travail de Jacqueline Couti, que de s’être patiemment mise en quête de trouver des traces mémorielles de la Martinique du XIXe siècle, traces dont on se rend compte qu’elles recèlent en réalité de nombreux documents historiques ou littéraires précieux, à tel point qu’ils nous permettent de nous plonger dans une archéologie culturelle de ce fameux antan lontan, dont certains écrivains ont fait leurs choux gras, depuis les années 80 du siècle dernier.

 

Aussi commence-t-elle par briser un tabou, pourtant cher à nos auteurs de la Créolité : eh oui !, il existait en Martinique une littérature valable, bien avant le XIXe siècle et son doudouisme. Si Jacqueline Couti entend étudier comment l’image de la femme noire a été diversement utilisée par le discours colonial pour asseoir sa domination — d’où sa référence au célèbre roman de Choderlos de Laclos —, elle l’effectue en s’appuyant sur un ensemble de romans et de traités historiques jusqu’alors ignorés. De ses recherches en bibliothèque, elle nous fait partager de ses lectures des Amours de Zémédare et Carina d’Auguste-Jean Prévost de Sansac, Comte de Traversay, Les créoles, ou la vie aux Antilles de Jules Levilloux, Outre-mer de Louis Maynard de Queilhe, Maïotte de Jenny Manet, et Le triomphe d’Églantine de René Bonneville. En plus de revenir sur des monuments de la littérature antillaise tels que Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre, ou encore Youma et Two Years in the French West Indies (Esquisses martiniquaises), de Lafcadio Hearn, elle se réfère à une quinzaine de traités historiques, ainsi qu’aux parutions des journaux de l’époque, Les Colonies et L’Opinion, dont la parution était au moins hebdomadaire.

 

C’est donc à une lecture très informée que procède Jacqueline Couti, notamment pour s’intéresser au dialogue idéologique transatlantique entre la Martinique et la métropole, de la Révolution française à la Troisième République. Ce qui est surprenant, dans cette étude, c’est de voir comment l’image de la femme noire évolue au fil de l’histoire. Partant du portrait de la Da qui vit dans l’intimité des familles blanches créoles, pour en élever les enfants, la présence féminine noire se fait de plus en plus menaçante : de rivale potentielle de l’épouse du maître, à sa maîtresse assumée, elle parvient à prendre l’ampleur d’une menace surnaturelle par son recours au quimbois et aux empoisonnements. Dés lors la suprématie de la culture blanche coloniale trouve à se déliter progressivement, confrontée à un danger qu’elle ne parvient pas à juguler, et dont la concupiscence sans limite des maîtres accroît de jour en jour la fragilisation. Même si ce pourrissement de l’idéologie coloniale trouve à se réfréner durant l’époque du Premier et du Second Empire, favorable aux planteurs, il se trouve définitivement achevé et pour ainsi dire balayé par la Troisième République, alors que les gens de couleurs commencent à accéder à l’éducation, à la vie économique et politique.

 

Dès lors, certaines femmes descendantes d’esclaves parviennent à s’élever sur le plan social, et à la suite de leur fréquentation des blancs créoles, se hissent jusqu’à la petite, voire la haute bourgeoisie de couleur. Cette situation trouve à s’illustrer dans le roman Le triomphe d’Églantine de René Bonneville, où Églantine, sur les conseils de sa mère, trouve à se mettre en concubinage avec un jeune blanc créole prénommé Raoul, dont elle aura deux enfants avant que celui-ci ne l’abandonne, sous la pression de sa famille, pour épouser une parente. Bref, c’est sans complaisance que Jacqueline Couti évoque la question du nationalisme colonial des békés avant de retracer leur opposition puis leur résistance à la nouvelle idéologie démocratique issue de la Révolution, la liberté et l’égalité universelles trouvant à se confondre aux Antilles dans un seul et même mot : l’émancipation. Elle souligne à ce propos que le Conseil Général de Martinique a rendu l’école gratuite et obligatoire en 1874, bien plutôt qu’en métropole et a ordonné la construction du premier lycée, afin de rendre plus égalitaire l’accès à l’éducation. Il serait difficile de reprendre ici toutes les précisions étonnantes apportées par l’auteure dans son commentaire : que ce soit l’avènement d’une littérature décadente gothique au début du XIXe siècle, en Martinique, comme la pratique majoritaire du concubinage à Saint Pierre (1188 naissances naturelles contre 485 légitimes entre 1877 et 1881)…

 

En lisant ces Liaisons dangereuses créoles, le lecteur a l’impression de découvrir l’histoire d’une Martinique qu’en réalité le grand public ne connaît pas. En cela, le livre de Jacqueline Couti doit être vraiment salué, et il serait souhaitable qu’une version en français puisse paraît prochainement, afin que tous puissent en prendre connaissance. Ainsi, ces Liaisons dangereuses créoles sont vraiment tout à fait remarquables tant elles donnent enfin la parole à une vision de l’histoire martiniquaise du point de vue des femmes poto mitan parties, à leur corps défendant, à la conquête de leur émancipation et de leur dignité. Elles nous font également entrer à l’intérieur de l’intimité des familles et des pratiques conjugales, tout en ne jetant pas le voile sur l’exploitation avilissante et pour tout dire criminelle des femmes par les mœurs coloniales.

 

 

 

Dangerous Creole Liaisons

Liverpool University Press, 1er juin 2016

ISBN-13: 978-1781383018

 

UN ÉLOGE DE LA CRÉOLITE FÉMININE AU 19e SIÈCLE !