PHILIPPE CHANSON, VARIATIONS MÉTISSES

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PHILIPPE CHANSON, VARIATIONS MÉTISSES

À l’heure où la mondialisation a usé jusqu’à la corde le vocable de métissage, Philippe Chanson propose à son lecteur un tour d’horizon assez spectaculaire à travers les textes de dix grands penseurs du métissage, des XXe et XXIe siècles. C’est dire si cette aventure relève du défi et propose au lecteur un parcours à la fois accessible, stimulant et enthousiasmant, car à chacun de ses chapitres, Philippe Chanson nous plonge au cœur de la complexité de ces pensers du métissage, tout en mettant en perspective avec méthode et rigueur leurs réflexions. Les étudiants en philosophie apprécieront donc tout particulièrement les dix chapitres de cet ouvrage qui sont autant de synthèses philosophiques, mais pas seulement eux : car comme l’indique le sous-titre, ces pensées sont autant de métaphores, c’est-à-dire de figures de styles, de tropes qui permettent, par ricochet, d’apercevoir subrepticement quel penser du métissage ces réflexions cherchent à esquisser.

C’est arrivé à ce constat que le lecteur comprend qu’il se trouve en réalité confronté à un carrefour dans sa lecture : soit il accepte le postulat de l’auteur pour s’abandonner à une promenade épistémologique fort riche et instructive, soit il se dit que s’il a franchi le seuil de ce livre, c’est pour comprendre ce qu’est vraiment le métissage, ou en tout cas, pour s’en faire plus humblement une représentation, fût-elle schématique. Si le lecteur se trouve dans ce second cas, il doit reconnaître qu’il se trouve bien embêté. Pourquoi ? Parce que la rigueur et l’honnêteté intellectuelle que Philippe Chanson a mis à écrire cette étude – qui à l’origine se trouve être le texte d’une épreuve de Jury du Diplôme d’Études Spécialisées en anthropologie à l’Université Catholique de Louvain – nous propose en fait un panorama extrêmement clair et pour tout dire, cru, de la situation d’impasse dans laquelle se trouve la recherche sur le métissage.

Très rapidement, la lecture de ce texte dégage deux postulats, qui en réalité sont aussi deux apories, à savoir :

1) la question du métissage n’a rien à voir avec son sens étymologique premier, et aujourd’hui nous sommes tous d’accord pour reconnaître qu’il n’existe de métissage que sur le plan culturel. Or, en dehors de Roger Bastide et de René Depestre qui articulent directement leur conception du métissage avec le terrain antillais, aucune approche culturaliste n’est proposée en tant que telle dans ce recueil de métaphores ;

2) faute de pouvoir délimiter un terrain culturel à partir duquel il serait possible d’analyser les fondements et les dynamiques du métissage, on en oublie complètement l’objet culturel de l’étude – le métissage, ce dernier étant reconnu par tous comme imprévisible, impondérable, inachevé en un mot : insaisissable – pour s’interroger sur l’outil langagier qu’on pourrait éventuellement élaborer pour tenter de le percevoir…

D’où la question : les métaphores permettraient-elles de percevoir et de dire ce qui n’existe pas ? Ces deux postulats ont donc cela de problématique, pour notre esprit scientifique moderne, qu’ils nous ramènent inévitablement à la dénonciation du caractère trompeur de la poésie dans la République de Platon. Ici, ce sont des « penseurs-prophètes » qui rêvent, pour partager leurs visions, de donner à l’anthropologie un langage qui serait à son image. Or, nous avons déjà en stock un type de langage, vraiment très particulier, conçu pour symboliser, désigner et expliquer une chose dont certains pensent encore qu’elle n’existe pas : l’inconscient. L’anthropologie y gagnerait-elle en clarté et en compréhension des phénomènes de métissage si elle se dotait d’un langage comme en a forgé Jacques Lacan ? On peut en douter.

Tel est donc le mérite de ce travail de Philippe Chanson que de nous avoir permis d’apercevoir, grâce à ces métaphores, les impasses du champ anthropologique, tout comme d’avoir mis en perspective – en creux cette fois-ci – les voies qui s’offrent d’ores et déjà pour la recherche : au-delà des recherches langagières de François Laplantine et Alexis Nouss, sur les traces de Roger Bastide et de René Depestre. Précisons par ailleurs qu’en novembre 2011 a paru la première traduction en français du chef d’œuvre majeur de l’anthropologue cubain Fernando Ortiz : Controverse cubaine entre le tabac et le sucre, aux éditions Mémoire d’encrier (Montréal), dont Bronislaw Malinowski, le célèbre anthropologue, père du fonctionnalisme, a fait sien le terme forgé par Fernando Ortiz pour évoquer les phénomènes de métissage lors de la colonisation de Cuba : la transculturation.