MAÏOTTE, roman martiniquais inédit

Publié le par Jérôme POINSOT

MAÏOTTE, roman martiniquais inédit
Ceux qui auront la chance, cet été de tenir le roman Maïotte de Jenny Manet entre leurs mains, ne seront pas déçus

Ceux qui auront la chance, cet été de tenir le roman Maïotte de Jenny Manet entre leurs mains, ne seront pas déçus. Tout d’abord parce que ce premier roman-feuilleton de la romancière martiniquaise, paru en 1895, est d’un style et d’une densité tout à fait remarquables, et que le lecteur se rend très rapidement compte, en la lisant, pourquoi : cette romancière aime son pays, la Martinique, et que ce soient les paysages, les personnages ou encore les situations, qu’ils soient heureux ou regrettables, tout y brille toujours par un rapide coup d’œil, à la manière d’un impressionnisme tropical, qui donne à rêver, s’émerveiller ou à s’émouvoir.

L’action est assez simple, en apparence : Gilbert Dorel arrive à Saint-Pierre, en Martinique, après des études de droit qu’il a effectuées en France, dont il est originaire. Alors qu’il sort à peine d’un échec sentimental, il vient occuper un poste de magistrat au palais de justice et fait la connaissance de M. et Mme Bonnemain qui sont des blancs créoles. Invité chez eux à Trouvaillant, Gilbert fait connaissance avec leur fils Paul et rencontre leur fille Maïotte, pour qui il éprouve immédiatement un violent coup de foudre. Malheureusement, dans un milieu où la sociabilité très fermée, codifiée et contrôlée, les Européens n’ont en définitive pas davantage de chances de plaire que les descendants d’esclaves qui eux, en sont exclus. Gilbert cherche donc à oublier sa peine en menant à Saint-Pierre une vie dissolue, jusqu’à ce qu’il croise les pas dansants et ensorceleurs d’une négresse féerique, un jour de carnaval. Or, Gilbert ne tardera pas à découvrir que cette splendide créature avec qui il terminera de danser à l’écart du cortège n’est autre que sa servante Popotte. Il connaît alors des temps de pure félicité avec elle, jusqu’à ce qu’il rencontre, par hasard, Maïotte et son fiancé à un bal. Là, Gilbert refuse de danser un quadrille en face d’eux, tout en exprimant froidement à Maïotte, par une allusion, la cause de son dépit. Choquée par cette révélation, Maïotte perd connaissance, et finalement son fiancé demande réparation à Gilbert par un duel au fusil.

 

Nous n’entrerons pas davantage dans l’intrigue de ce roman afin d’en préserver le suspens, mais comme vous avez déjà pu le constater, cette histoire est pleine de rebondissements ou, pour être plus précis, de coups de théâtre, c’est-à-dire que la situation ne cesse en réalité de subir en permanence des renversements de situation. Ainsi l’histoire passionnelle des amours de Gilbert et de Maïotte progresse, sans aucun temps mort. À elle seule, cette tendance du texte à une inversion perpétuelle suffirait à le classer dans la catégorie des romans baroques, mais ce n’est pas tout : en effet, le lecteur attentif pourra également se rendre compte que ce roman est régulièrement jalonné par des effets de symétrie, qu’ils soient simples (parallélismes) ou inverses (contrepoints). Que ce soit la maladie de Mme Bonnemain, ou encore la scène du duel autour du lac, tous les détails, dans ce roman, font l’objet d’une représentation esthétique. Il notamment intéressant de constater que le couple Gilbert-Maïotte se trouve encadré par deux couples interdits : celui de la marmaille diabolique noire, Ti-Na et Ti-Jo, ainsi que celui, platonique, du Père Athanase avec la tante Loulouse… Ce qui compte donc dans ce roman, ce sont les jeux de contrastes et de symétrie qui viennent faire basculer l’action et lui donne toute sa puissance et toute son énergie.

L’autre point tout à fait surprenant de ce roman est qu’il met en scène des personnages qui possèdent une psychologie, et sont habités par des pensées et des sentiments, à tel point d’en devenant vraiment vivants, ils échappent à la typologie des ethno-classes pour nous donner à voir ce que leurs situations ont de profondément touchant, d’incontestablement humain. Que ce soit l’avidité affective de Popotte, à l’affût des égards et de l’amour de son maître, à sa recherche finale de domination sur lui par la jalousie et la recherche de sa mise à mort, où que ce soient les errances amoureuses de Gilbert, ballotté entre sa passion passée pour Maïotte et l’affection de Popotte, ce triangle amoureux permet finalement à Jenny Manet de décliner les principales situations relationnelles de la société coloniale (jusqu’au marronnage des deux enfants Ti-Jo et Ti-Na), en une gigantesque fresque exotique – comme l’aurait dit Segalen – où se jouent les amours pastorales d’un jeune magistrat, en la plaine de Trouvaillant et les bas-fonds de la ville de Saint-Pierre. Dans tous les cas, ce roman donne à voir par quel cheminement a pu passer le métissage.

Pour conclure, il est tout à fait réjouissant et pour tout dire, rafraîchissant, de lire un texte antillais du XIXe d’une telle qualité. À ceux qui hésiteraient encore entre Balzac ou Zola pour retrouver un modèle, nous préférons Stendhal, car on retrouve sous la plume de Jenny Manet la puissance et la densité du récit, alliée à une peinture fine et sans concession de la société, mais surtout, fait rarissime dans la littérature antillaise – notamment actuelle –, la narration nous baigne en permanence dans les pensées et les sentiments des personnages, ce qui donne résolument à ce roman une dimension à la fois romantique et moderne. Le lecteur sera par ailleurs heureux de constater qu’il n’aura pas fallu attendre le XXe siècle pour les personnages prennent la liberté de s’exprimer en créole !

Merci donc à Jacqueline COUTI, qui a établi cette réédition, d’avoir exhumé pour nous ce petit bijou de littérature des archives départementales de Martinique ! Comme quoi, contrairement à ce que professait doctement Édouard Glissant, l’histoire martiniquaise n’a pas à souffrir d’un quelconque syndrome de la page blanche ou de la table rase : il suffit juste d’avoir un peu de volonté et d’énergie pour aller faire des recherches là où les documents sont conservés, et où tous les chercheurs peuvent les retrouver… Ainsi, bien avant la négritude d’Aimé Césaire et l’Éloge de la créolité de messieurs Bernabé, Chamoiseau et Confiant, l’Histoire nous apprend que la Martinique a toujours été une terre propice à l’épanouissement des lettres, et c’est une femme en prime, qui vient nous le rappeler, aujourd’hui !

 

 

Extrait

 

 

 Qu’est-ce que ce point brillant, là-bas, à l’extrémité d’une presqu’île ? demanda soudain Gilbert.

 C’est le fanal électrique de l’usine Guérin, répondit Paul. Puis près, du même côté, c’est Fonds-Coré, un endroit charmant où je vous conduirai quelque jour.

Ils se turent, perdus peu à peu dans une contemplation muette, envahis par le charme mystérieux des nuits.

Dans le ciel profond, la lune cheminait avec lenteur, semait la campagne déserte, les mornes touffus et la mer tranquille, de rayons argentés, d’une infinie douceur.

De la ville, montait jusqu’à eux un bourdonnement confus, la rumeur assourdie qui s’exhale des foules. Des battements de tam-tam résonnaient çà et là. Parfois, des rires aigus de femmes, des cris, des injures, avec une netteté singulière traversaient l’espace.

Toute l’âme d’un peuple gai et querelleur, aussi prompt au rire qu’à la bataille, vibrait dans l’air pur.

Et cette animation, cette exubérance que l’on sentait là, toute proche, noyée dans l’ombre des maisons, mettait un souffle de vie intense dans ce grand paysage exotique, où courait le frisson apaisé des soirs.

 

(p. 10)